THÉÂTRE


PLACE DES HÉROS

Krystian Lupa / Thomas Bernhard

  • Grand Théâtre
  • Tarif B

Reprise exceptionnelle / Festival d'Avignon 2016

Mise en scène Krystian Lupa

Spectacle en lituanien surtitré
Entretien avec Krystian Lupa

Thomas Bernhard écrit cette pièce dans un contexte particulier, celui de l’affaire Waldheim. Quel est le contexte de Place des Héros aujourd’hui ?
C’est la nouvelle marée de xénophobie et d’antisémitisme qui traverse l’Europe, le nouveau paysage de haine de la différence et de peurs qui se dessinent dans nos sociétés. Les aspects en sont légèrement différents selon les pays. Il est difficile de comprendre exactement les raisons de ce nouveau renfermement de la société face au progrès humaniste. Qu’est-ce qui entraîne chez un individu et une communauté d’individus un tel besoin de haine, et le besoin de chercher et de se donner un objet de haine ? Lorsque j’ai travaillé sur Place des Héros, j’étais témoin de cela en Lituanie. En même temps, il y a eu en Pologne une telle montée des agressions nationalistes et xénophobes qu’il devenait possible de s’identifier entièrement aux personnages de Place des Héros.

Il y a dans l’œuvre de Thomas Bernhard une interrogation sur la nation, le fascisme. Elle traduit une poursuite plus vaste de la vérité. Que vous inspire cette poursuite, ce travail incessant sur l’histoire, la mémoire, les origines, les héritages ?
C’est étroitement lié. Les prises de positions qui génèrent le fascisme naissent de la montée de l’hypocrisie ; s’exprime la terreur d’une « vérité » inventée et toxique, qui consacre uniquement la haine. Tout ce qui est autour, et donc justement la mémoire, l’histoire, l’héritage national et spirituel, s’obscurcit. L’obscurcissement du chemin vers la vérité n’est pas un phénomène propre uniquement à un groupe limité : la vague d’obscurcissement gagne aussi ceux qui cherchent à s’en défendre… C’est le thème le plus profond et le plus mystérieux de la dernière pièce de Bernhard. Les personnages portent en eux des pensées qu’ils sont incapables d’exprimer. Un tabou ? Une paralysie du processus intellectuel ? Les âmes et les cerveaux humains sont intoxiqués.

Vous avez-dit : « C’est en mettant en scène Place des Héros que j’ai ressenti pour la première fois cette nécessité d’arracher les personnages des griffes de l’auteur. » Selon vous, qui est le professeur Josef Schuster ?
Josef Schuster est une énigme du Sphinx qui, par son acte, a posé aux vivants, aux spectateurs et aux lecteurs une question à laquelle il n’y a pas de réponse mais à laquelle il faut répondre à tout prix. Josef Schuster, avec son énigme, devient une sorte de fantôme. Il devient un dibbouk ! Cité sans cesse, il continue d’habiter obstinément l’âme de son frère, de ses filles, de sa gouvernante Madame Zittel… Il survit comme un psychodrame récurrent et nécessaire. Le motif de départ semble être le testament : le testament du suicidé qui aspire à l’autodestruction. Une « extinction », encore une fois. Tout faire disparaître, l’œuvre de sa vie, le rituel funéraire, la mémoire : c’est impossible. Cela fait naître, justement, un revers, l’autre face de l’extinction : une existence perpétuelle entièrement dévouée à la nécessité de résoudre l’énigme du Sphinx, le refus de l’obscurcissement de la vérité qu’entraîne la haine qui règne partout. Cette haine s’infiltre dans nos âmes, nous ne sommes plus capables de nous en protéger. La mort de Josef initie dans les âmes des vivants un travail alchimique.

Parlez-nous de votre scénographie, de cette boîte qui enserre les comédiens comme dans un tableau, du traitement des couleurs.
Place des Héros de Bernhard, ce sont deux espaces – les pièces abandonnées d’un vieil immeuble (lors d’un déménagement) qui donne sur la Place des Héros, et le parc devant le Burghteater – qui se fondent en un même espace archétypal – l’entrelacement de la vie d’un être humain et d’un fétiche historique. J’ai tenté de retrouver cela à Vilnius, qui tout doucement est devenue dans nos recherches l’endroit de cet entrelacement.

Dans cette pièce, hantée par la mort, l’avenir semble condamné. Place des Héros est-elle une pièce nihiliste comme on le dit parfois ?
Bernhard n’a jamais été pour moi un auteur nihiliste, bien qu’on le considère facilement comme tel. En effet, la radicalité de sa critique semble ne pas laisser de place. Ce n’est pas grave. D’un autre côté, il y a la lutte acharnée d’un individu. Même le suicide du protagoniste participe de cette lutte. L’énergie de la contestation du narrateur, l’envolée rageuse du monologue jusqu’aux frontières de l’absurde, la traversée du mur de l’absurde et la lévitation dans l’espace de l’absurde, là où surgit le rire…! Non, non, c’est tout sauf du nihilisme.(…)

Vous dites : « Nos âmes ne sont plus utiles à personne… / Parce qu’en fait le rôle et le sens de nos consciences et de nos vérités / Sont probablement en train de disparaître. / Nos vérités ne sont plus utiles à personne. / Peut-être que le rôle de nos visions créatrices est de plus en plus restreint / Dans ce que produit le carnaval fou furieux / Des réalités politiques. » De ce point de vue vous êtes proche de Thomas Bernhard pour qui l’esprit a été réduit à néant par le provincialisme qui a vidé la culture de toute substance. Pour vous, quel peut-être le rôle d’un artiste dans la société d’aujourd’hui ?
En effet, dans la situation qui a émergé et s’étend actuellement en Pologne, les outils de pensée et la détermination de Bernhard deviennent crucialement actuels. Le chaos des critères de vérité et la dévaluation de tout dialogue humain dans notre espace public actuel dévaluent aussi le rôle qu’occupait l’artiste, celui de provocateur d’intuitions et de pensées. C’est donc soit la mort de l’artiste, soit encore une énigme du Sphinx qui pousse l’artiste à exister autrement. Une croisée des chemins…

Propos recueillis par Francis Cossu
Traduits du polonais par Agnieszka Zgieb