Mort d’un commis voyageur
Mise en scène et scènographie Dominique Pitoiset / TnBA
Grand Théâtre Tarif A
Après Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller sera le second volet du cycle que Dominique Pitoiset souhaite consacrer au théâtre nord – américain du XXe siècle. Willy Loman est un représentant de commerce qui sillonne, avec dévouement, les routes de son pays depuis plusieurs décennies
pour le compte de la Compagnie Wagner. Il a, comme beaucoup, cru aux idéaux du libéralisme sans voir venir le mal caché. Il a payé avec patience et honnêteté les traites de sa maison et élevé ses enfants comme il le pouvait en père trop souvent absent. Et puis les temps et les hommes ont changé. Willy Loman n’est pas au bon endroit. Pas au bon moment. Il se démène avec ses décalages, qui provoquent son immense fatigue, sa grande tristesse. Il rentre chez lui alors qu’il devrait être sur la route. Il vit à Brooklyn où les immeubles lui cachent l’horizon, alors qu’il rêvait de grands espaces pour lui et pour sa famille. Il se heurte à l’indifférence générale, dans un monde où tout ce qui compte
est de rapporter de l’argent, alors qu’il ne cherche dans son métier qu’à être aimé et reconnu, de ville en ville, de rencontre en rencontre. Sans vraiment se l’avouer, il est exclu de quelque chose. Il a été laissé sur le bord de la route. Alors Willy déplace le réel. Fait de petits arrangements avec le temps. Ouvre des espaces dans les possibles.
Les sauts dans le temps, le mélange des réalités ne sont pas seulement les effets de la conscience troublée de Willy visité par son passé et par ses fantômes, ils sont aussi le signe d’un refus pour le personnage de vivre le présent qui s’offre à lui. Ce qu’il refuse de toute sa tête, c’est cette fin de carrière qui n’a pas été un envol, une ascension de marche en marche selon les injonctions du capitalisme, mais une lente déchéance, physique, morale, professionnelle, familiale. Willy ne peut pas vivre ce présent-là sous le regard de ses fils. Alors il revient sans cesse en arrière dans la projection de son film personnel, au moment où il se croyait le plus heureux, jouant au ballon avec ses garçons autour d’une belle voiture, sous le regard envieux, ou ainsi le croyait-il, des voisins. Au moment où un départ pour le Grand Nord et son argent facile était encore envisageable. Mort d’un commis voyageur est l’histoire d’une série de mensonges organisés. À l’échelle d’une société, à l’échelle d’une famille et à l’échelle d’un individu. Mensonges gigognes, ils se répondent, se provoquent, s’entretiennent, et finissent par grignoter les liens, par créer les malentendus, les gouffres qui s’installent entre les êtres et surtout en chacun d’eux. La société, dans les images qu’elle propose, ment à Willy, Willy ment à sa famille, il se ment à lui-même, et, pour le protéger, ses fils et sa femme finissent par ne pas avoir d’autre recours que de lui mentir. Mort d’un commis voyageur, c’est l’histoire du moment où l’architecture de mensonges cesse de soutenir la vie d’une famille. Ce moment terrible où s’ouvrent, une à une, toutes les béances. C’est l’histoire d’un effondrement programmé, et le moment pour chacun des personnages de faire face à ce qu’il est, et non pas à ce qu’il aurait rêvé d’être.
Mariette Navarro