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Dès le milieu des années 1980, interprétées par Dominique Hervieu, danseuse d’exception, les pièces polyphoniques, ludiques, impertinentes du chorégraphe connaissent une reconnaissance internationale. La profonde complicité qui unit ces deux belles personnalités artistiques conduit en 1988 à la création de cette compagnie avant-gardiste et amoureuse du brassage des cultures chorégraphiques à laquelle ils donnent leurs noms. Le tandem portera sur les plateaux, nationaux et internationaux, plus d’une vingtaine de créations. Sa carrière est jalonnée de récompenses aussi prestigieuses que le prix Laurence-Olivier en 2001 pour Le Jardin io io ito ito et le prix de la SACD en 2006 pour On danƒe. En 1998, le chorégraphe prend la direction du Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne. Parallèlement, en 2000, il est nommé directeur de la danse au Théâtre National de Chaillot auprès d’Ariel Goldenberg ; direction qu’il assumera seul, pendant cinq ans, à partir de 2008 avec Dominique Hervieu à la direction générale du théâtre. Aux yeux de José Montalvo, la Scène nationale des Gémeaux, « pôle magnétique, ayant développé un vrai regard et affirmé un véritable engagement en faveur de la danse sur la durée, occupe une place à part, précieuse, dans le paysage national ».

Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?

L’exigence est au coeur de mon travail. D’ailleurs, qui peut se résigner au médiocre, au pire, à la mollesse, à la vulgarité, à la complaisance ? Sans exigence, pas d’esprit critique, pas de recul, pas de lucidité, pas d’indépendance artistique, pas d’honnêteté avec soi-même, pas de dignité. Et, par-dessus tout, le risque, certain, de tomber dans beaucoup de suffisance et d’aveuglement. À toutes les étapes de l’élaboration de mes pièces se tient, droite comme un « I », l’exigence. Elle est toujours devant moi comme un idéal à atteindre qui m’incite à travailler, retravailler, approfondir sans cesse, à « cent fois sur le métier remettre mon ouvrage », aussi bien dans la préparation du projet, dans l’explication, dans l’expérimentation avec mes interprètes que dans l’écriture chorégraphique. Je crois profondément que
tout ce qui est humain en nous est le résultat d’une exigence. Sans elle, l’inhumain n’est pas loin. C’est par elle que nous préservons notre meilleure part d’humanité.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie » ?
Je pense d’abord à être sincère avec moi-même. Dans l’immédiat, je chorégraphie une oeuvre pour moi, pour me faire plaisir, pour pouvoir voir le spectacle que je désire et qui n’existe pas. L’oeuvre telle que je la conçois est un effort patient pour lutter contre le désespoir du monde, pour ne jamais me résigner à la passivité face à toutes les formes que prennent la mort ou le mensonge. Mais je ne pense pas à « punir les menteurs de la vie », je crois qu’ils se punissent tout seuls.
Un désir à exprimer…
Quatre souhaits, d’un coup d’un seul – comme avec les shampoings 3 en 1… –, me viennent à l’esprit. Arrêter l’irréversibilité du temps. Dire, dans quelques années, comme Monteverdi : « J’ai 75 ans et je vous donne un opéra, L’incoronazione di Poppea. » Contribuer, même très peu, même mal, à élargir notre part d’humanité. Le quatrième est pour Françoise Letellier : qu’elle continue avec cette aisance qui est la sienne, cette élégance et cette exigence qui la caractérisent, à circuler lucidement entre les esthétiques, à résister librement au conformisme ambiant, pour nous permettre d’entreprendre, avec elle, ces formidables voyages que sont ses programmations.

CARMEN(S)

2018