Retour aux Artistes

Le metteur en scène Éric Lacascade, aujourd’hui artiste associé du Théâtre National de Bretagne et directeur de son école, regardé comme l’un des meilleurs interprètes du théâtre de Tchekhov de sa génération, a été, selon ses termes mêmes, « intelligemment et courageusement » accompagné par Les Gémeaux. Une fidélité sans systématicité qui, à ses yeux, ressort du sentiment d’être « désiré de façon singulière » dans la dynamique propre à celle des « perpétuels commencements ».

Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?
Chaque oeuvre dramatique que je choisis répond à une nécessité personnelle en prise sur ma réalité ; je ne viens au plateau qu’au moment où j’ai le sentiment que mon désir est parvenu à maturité et qu’il fait sens face à mon travail passé. Cette étrange catharsis personnelle, ce « nettoyage », ce désir attendu et suscité, est la première de mes rigueurs. Je n’ai rien « en magasin ». Je cherche l’expérience théâtrale dans un laboratoire de vie au présent. Avoir un temps de répétition crédible, entendons respectable, est le pendant de cette première exigence. Et ce que je demande à « mes » acteurs aussi ; qu’ils soient joyeux dans l’exercice de leur art, de leur métier, heureux d’être au service d’un projet commun et donc de bons camarades de jeu, mais surtout qu’ils osent être créatifs, qu’ils usent de leur liberté en jouant avec la multiplicité des contraintes inhérentes à ce lieu hétérotopique qu’est le théâtre. Ce montage poétique qu’est la mise en scène doit au final être suffisamment ouvert pour permettre au spectateur d’être lui-même actif.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie » ?
Une punition qui ne serait ni créative ni source de plaisir m’intéresse peu. La création d’autres mondes possibles offerte par le théâtre ouvre sur le besoin de faire effraction, d’affirmer la puissance d’un « penser par soi-même » contre un « prêt-à-penser » valorisant dans l’espace social l’efficacité, la rentabilité, flattant le pathos au mépris de l’affirmation de nos êtres. Le théâtre, c’est l’anti-téléréalité. Le dévoilement de l’intimité qu’il met en scène ne fait sens qu’avec le dévoilement de l’intimité de l’autre, dans la réciprocité et le respect de la singularité de chacun des protagonistes. À l’inverse, la télévision avec ce genre d’émissions camoufle l’intime en exhibant spectaculairement un individu intimement fabriqué, moulé pour cette « société du spectacle » qui défait le désir singulier.
Un désir à exprimer…
Je veux continuer à pouvoir travailler avec des espaces de création et de recherche ouverts, avec des êtres qui, comme Françoise Letellier, manifestent un désir quasiment vital de vous accueillir sur leur plateau et savent faire preuve de courage en vous accompagnant sur la durée. Françoise Letellier accueille d’ailleurs, sur la saison 2014/2015, la nouvelle création de la compagnie, Oncle Vania. Et je souhaite cette complicité aux jeunes compagnies aujourd’hui. Ensemble, nous devons oeuvrer à la multiplication des façons de voir le monde pour sortir de celle que l’on nous impose. Et à l’affirmation de la puissance d’être au monde. La question du désir nous regarde tous, chacun, de façon profondément existentielle. Les jeunes générations doivent prendre d’autres chemins, ne pas se laisser rattraper par la routine, une forme sociale, un devoir, la famille, les modèles, les idées toutes faites sur ce que doivent être la vie, le bonheur. Résister. Et résister, c’est créer !

LES BAS-FONDS

2017