Retour aux Artistes

Lieu emblème, né d’une véritable volonté communale, qui profitera des successives politiques de décentralisation théâtrale pour asseoir une forte identité liée aux conditions originales de sa création, le Théâtre de la Commune, devenu Centre dramatique national d’Aubervilliers en 1971, a été dirigé de 1997 à 2013 par Didier Bezace. Sur ces seize années, ses programmations témoignent d’un attachement sans faille à la découverte, à la recherche, à la création. Il y manifeste aussi sa volonté de regarder le spectateur non comme un consommateur de spectacle, mais comme ce « voyageur aux multiples trains et à l’unique bagage » décrit par René Char. Ces idées et ces principes, fondateurs d’un théâtre politique et poétique, avaient également présidé à la naissance de cet autre lieu auquel le rattachent ses vingt-cinq premières années de carrière, le Théâtre de l’Aquarium à la Cartoucherie de Vincennes cofondé avec Jacques Nichet et Jean-Louis Benoît à la fin des années 1960. Metteur en scène dont les pièces ne lubrifient jamais le message, il salue « la fidélité » de la Scène nationale des Gémeaux, « toujours très attentive aux projets » qu’il a pu mettre en œuvre, et voit « dans la capacité de cette maison à avoir su créer et “cultiver” un public » l’une de ses plus belles qualités.

Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?
Mon exigence immédiate, exécutive : l’urgence à vouloir mettre une découverte en partage, qu’il s’agisse d’un texte qui n’a jamais été monté ou d’un classique plus connu. Pour avoir un projet, le mener à bien, il faut vouloir raconter des choses aux gens. Quelle histoire veut-on raconter aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a du sens ? Qu’est-ce qui va faire sens ? Qu’est-ce que je veux, je peux, partager avec le public ? Le travail de prospection, de recherche, me passionne, éclairé par cette ambition. Si un grand auteur rentre dans ce projet, il faut le faire. Et si c’est un auteur peu connu, il faut le faire aussi. Les pièces que j’ai montées, qu’il s’agisse d’oeuvres du répertoire, d’oeuvres contemporaines, d’auteurs inconnus ou peu connus, d’adaptations de textes romanesques ou même de films – comme ce fut le cas très récemment avec Que la noce commence –, au fond, n’ont existé que portées par cette exigence, cet appétit pour la mise en commun d’une découverte. Un appétit que je partage avec « mes » comédiens, une sorte de bande de fidèles avec laquelle je me retrouve pour porter tel ou tel projet de création.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie » ?
Le théâtre punit toujours les menteurs de la vie. Ce n’est pas affaire d’oeuvre, c’est affaire de théâtre. C’est l’affaire du théâtre. Le théâtre est l’art du mensonge, l’art des menteurs par excellence, mais avec un effet de vérité, un effet puissant ; il met le mensonge en scène, il le représente pour le faire apparaître en toute vérité. Le théâtre dévoile. Impossible de tricher. Ni pour les uns ni pour les autres. Dans une société comme la nôtre qui sans cesse en appelle à la vérité, à la transparence, pathétiques duperies – barbaries ? – qui vident par-delà les mots l’humain et réduisent sa magnifique et terrible ambiguïté, cette société où l’on ne cesse de « dire » dans une cacophonie énorme, le théâtre s’inscrit en faux, honore
son public, soigne les âmes en jouant de silence, d’ambiguïtés, de doute. Et de mensonge. J’éprouve une vraie jubilation à fabriquer des mondes factices sur scène, mondes que je vais partager avec le public et dont nous nous emparons ensemble, en quête de beauté et de vérité, en nous regardant nous débattre dans ses histoires, avec ironie, plaisir, émotion.
Un désir à exprimer…
Je réapprends en ce moment la vie de compagnie avec ses charges, ses bonheurs, ses fragilités dans un contexte où la vie théâtrale est mise à mal. J’ai en tête des projets sur les trois années à venir qui me tiennent à coeur. Je voudrais pouvoir les mener à bien sans rien perdre de ces exigences qui ont été les miennes tout au long de mon parcours. Et pour les réaliser, il est heureux de pouvoir penser qu’il existe encore des lieux – comme le Théâtre des Gémeaux – et des personnalités – comme Françoise Letellier – qui défendent ces exigences et ces valeurs auxquelles je suis fondamentalement attaché.

QUAND LE DIABLE S'EN MELE

2016