Retour aux Artistes

Répondant au Guardian dans une interview en forme de questionnaire de Proust, Declan Donnellan, ne désavouant pas ses origines irlandaises et comme en écho à cette prise de position esthétique qui lui fait dire que « tout ce qu’on peut expliquer est mort* », exprimait un regret : « Ne pas avoir été joueur de rugby. » Ce que le monde de l’ovalie a perdu donne à l’art dramatique contemporain toutes les occasions de se réjouir. Directeur associé du Royal National Theatre de Londres de 1989 à 1997, directeur fondateur de la Royal Shakespeare Company Academy et aujourd’hui associé au Barbican Center de Londres, le metteur en scène a largement témoigné, sur ce terrain où son jeu s’est actualisé, de sa propension à toucher l’essentiel en dépliant les fondamentaux, étant, au premier chef, reconnu par la critique internationalement unanime comme « l’un des plus grands directeurs d’acteurs de son temps ». Distinguée à d’innombrables reprises par des prix internationaux dont le prix Laurence-Olivier pour l’ensemble de son œuvre en 1990, la compagnie Cheek by Jowl, fondée avec le scénographe Nick Ormerod, partenaire rencontré sur les bancs de l’université de Cambridge, a pour ambition, dès sa création en 1981, de « mettre Shakespeare au cœur de son répertoire et de présenter les chefs-d’œuvre de la littérature dramatique européenne ». Elle les portera sur les cinq continents, dans plus de quarante pays, en anglais, en français et en russe. Avec le pays de Tchekhov, des liens privilégiés s’établissent par l’intermédiaire du Théâtre Maly de Saint-Pétersbourg, du Théâtre d’Art de Moscou et du Chekhov International Theatre Festival. En 1999, la compagnie est d’ailleurs invitée par la Confédération du théâtre russe à assembler une troupe de comédiens russes pour jouer ses créations. Avec le Théâtre des Gémeaux, coproducteur de sept créations de la compagnie sur une dizaine d’années d’étroite collaboration, Declan Donnellan va droit au but en affirmant : « Ce sont les êtres humains qui font un lieu et celui-ci est habité par Françoise Letellier, si délicate, si sensible, si attentive ; parfois les accouchements sont difficiles, cruels même, aux Gémeaux jamais.

 Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?
Je n’ai qu’une priorité qui prend le pas sur toutes les autres ; c’est très simple : je veux fabriquer quelque chose de vivant. La vie est chère, les théories sont bon marché, n’est-ce pas ? Et la vie dans une pièce de théâtre prend sa source dans le jeu du comédien qui est capable de faire entendre aussi ce qui se joue dans les espaces invisibles entre les personnages ; dans cet entre-deux, la vie se loge. On assiste à ce phénomène pendant les répétitions. Quand on la voit apparaître, il faut la saisir. Et la ressaisir comme elle s’est présentée : bouleversante, imprévisible et prévisible en même temps dans la mesure où le texte la provoque, l’invoque mais à l’instant t jamais absolument de la même manière. Autre chose : je choisis l’oeuvre en fonction des comédiens et non pas l’inverse ; c’est à partir d’eux, qui sont tous d’excellents comédiens, que je monte telle ou telle pièce. Cela aussi, à mon sens, est décisif pour sentir, sur le plateau, le souffle de la liberté, l’animation d’un monde où tout ce qui est en jeu peut changer en un seul regard, un monde passionnant, alarmant, inexplicablement vivant.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie » ?
Nous sommes tous menteurs. Et il y a un vrai problème avec « la » vérité. Probablement existe-t-elle… Nous n’en savons rien. Mais je dis : « Ne rentrez pas chez vous ! » Ce qui est important au théâtre, c’est la vie que nous partageons ensemble. Contrairement à la vérité, la vie, elle, est toujours concrète, spécifique, singulière. La vie, voilà un sujet dangereux. Le vivant, c’est le mouvement, l’impondérable ; il fait l’éloge de la diversité quand la mort généralise, engloutit, égalise les conditions. Pourquoi allons-nous au théâtre ? Nous y allons sans doute pour voir comment les personnages vivent, aiment, souffrent. Nous y allons pour voir aussi ce dont nous avons peur, ce dont nous rêvons chacun, dont nous avons besoin et que nous fuyons. Nous allons au théâtre pour voir d’autres personnes ressentir ce que nous
n’admettons pas ressentir nous-mêmes ; nous aimons que nos maisons soient sûres alors nous avons besoin que nos théâtres soient dangereux. Nous y allons pour voir l’amour ; l’amour qui est peut-être pour nous la plus dangereuse et, sans doute, la seule réalité à vivre.
Un désir à exprimer…
Le théâtre va survivre malgré tous nos efforts pour le détruire. Le théâtre, ce lieu où nous rêvons ensemble, espace imaginaire et collectif, ne peut pas disparaître. Il ne faut pas paniquer. Si toutes les salles de théâtre étaient rasées, le théâtre survivrait parce que la soif de jouer et d’être joué coule dans nos veines. Le théâtre restera vivant tant que le dernier rêve n’aura pas été rêvé. Il y a toujours eu dans l’histoire de l’humanité des moments critiques. Nous en vivons un avec cette ère du tout-communicationnel, du tout-globalisé, du tout-économique où l’on peut voir à l’oeuvre le désir pervers de tuer l’intimité et – plus effrayant encore – de réduire à rien parce qu’il porte le sens de nos vies l’amour. Dans ce contexte, le théâtre, qui oblige à rester silencieux pendant une, deux heures – voire davantage… –, où l’on partage dans le respect de l’intimité de l’autre, dans le silence, est plus nécessaire que jamais. Longue vie aux Gémeaux qui, animés par la présence unique, si vivante, si chaleureuse de Françoise Letellier, s’attachent à mettre chacun, dans sa singularité, au coeur de tout.

PERICLÈS

2018