Retour aux Artistes

Avant d’être nommé en 2002 à la tête de l’historique Théâtre National Populaire de Villeurbanne, Christian Schiaretti a été pendant onze ans le directeur de la Comédie de Reims. Avec ce Centre dramatique national, il mène du début des années 1990 à l’entrée dans le xxie siècle une politique de répertoire tout en engageant une fructueuse collaboration avec deux grandes figures de la pensée contemporaine, le philosophe et dramaturge Alain Badiou et le poète Jean-Pierre Siméon.

De nombreux prix, dont le Molière du metteur en scène et celui du théâtre public en 2009, jalonnent le parcours résolument engagé de cet aventurier du théâtre à qui l’on doit également, en 2004, l’entrée au répertoire de la Comédie-Française de Pedro Calderón de la Barca. « Une fidélité et un soutien uniques en leur genre », « des liens d’exception par leur qualité et leur longévité » unissent son travail « sur le temps d’une vie » aux Gémeaux, son « berceau ».

Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?
La sincérité et la loyauté me servent de guides. Ce sont peut-être des valeurs un peu désuètes mais elles structurent et inspirent fondamentalement mes choix artistiques. Une autre de mes exigences premières renvoie à ma conception profonde de l’art dramatique : être au service de l’interprétation, en toute humilité et en toute clarté, ne jamais confondre obscurité et profondeur. Pour cette raison même, je ne monte pas Victor Hugo comme Joseph Delteil par exemple. J’aime que d’une pièce à l’autre, on ne puisse pas me reconnaître. Certaines compétences ne doivent pas se transformer en « style ». J’ai aussi une confiance énorme dans le public. J’ai imposé des textes très difficiles, je le dis sans forfanterie. De mon point de vue, en toute honnêteté, ce sont eux que le moment appelait. Il fallait les monter, parier sur l’intelligence des spectateurs et faire confiance aux acteurs pour les porter.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie » ?
Le terme « punition » et ses afférents ne font pas partie de mon vocabulaire. Le théâtre n’est pas un tribunal de la vérité. Le théâtre est un affinement du goût. Il est là pour élargir la palette de nos jugements, éveiller nos curiosités, sur le chemin de l’ouverture de nos sensibilités. J’essaye le plus possible de me tenir éloigné de cet ostracisme à la française qui voudrait que le théâtre soit ceci ou cela. Le théâtre est ceci et cela. Populaire, dans la libre expression de la diversité de ses formes et dans la manifestation de ses points de vue contradictoires. Il est vivant. Les menteurs de la vie font partie de la vie même. Comment pourrions-nous nous exempter nous-mêmes ? Être artiste, c’est être au milieu, au beau milieu, et en avoir une conscience exacerbée ; une conscience matrice de cette célébration esthétique cathartique qui appelle à mieux vivre ensemble.
Un désir à exprimer…
Le théâtre est le lieu de l’amplitude de la langue, celui de sa célébration. Si l’on veut bien y songer en ces termes, on mesure la vacuité des discours qui tendent aujourd’hui à le réduire à des équations financières niant purement et simplement sa portée spirituelle, sa profondeur, sa vocation populaire, comme l’engagement pragmatique, sensible, qui est le nôtre pour servir le bien commun. La question utilitaire « à quoi sert le théâtre ? » est obsolète. Nous devons, en élevant les débats, lui préférer celle-ci : « Comment pouvons-nous le servir ? » À cet égard, je veux rendre un hommage appuyé à Françoise Letellier qui sert le théâtre dans ses grandes dimensions. Il faut que je raconte comment après avoir vu Le Laboureur de Bohème, elle le voulait et comment il était merveilleux pour moi de ressentir un désir, un enthousiasme si sincères. Las, les dimensions de la salle d’alors, qui n’étaient pas encore celles de la Scène nationale, interdisaient la programmation du spectacle Mais nous n’en sommes pas restés là… Mon parcours artistique ne peut se départir de celui des Gémeaux. Je suis né dans le vortex des Gémeaux.

WILSON CHANTE MONTANT

2017