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Chorégraphe, Directeur du CCN de La Rochelle

Kader Attou

Pièces présentées aux Gémeaux

« Jeter des ponts, créer du lien, du dialogue dans la différence et la diversité », telle est l’ambition fondamentale de Kader Attou, premier danseur et chorégraphe issu de la culture hip-hop à avoir été nommé en 2008 à la tête d’un Centre chorégraphique national, celui de La Rochelle / Poitou-Charentes. Depuis une vingtaine d’années sa danse s’est façonnée dans le frottement des esthétiques : danse hip-hop, danse kathak, danse contemporaine. Passeur de danses, sa recherche, humaniste, met en lumière les points de rencontre possibles de ces esthétiques pour construire un espace commun regardant l’avenir d’un monde non pas globalisé, mais planétarisé dans sa richesse et sa diversité. Du local à l’international, ses créations sont portées sur tous les plateaux, dont celui des Gémeaux, « cette scène amoureuse de la danse, de toutes les danses » qu’il remercie « de prêter une attention particulière à [son] travail. »

Où placez-vous l’exigence dans votre travail ?
Je préfère une émotion sincère à une technique maîtrisée. Je place la sincérité de mes danseurs au-delà de l’excellence et de la technicité. Et j’aime que cette exigence soit partagée ; c’est même absolument nécessaire. Tout mon travail est fondé sur ce que les danseurs sont prêts à me donner ; je ne façonne pas. J’apporte ma signature mais ce qui m’intéresse avant tout c’est de donner à voir chacun des membres du ballet dans sa singularité. Nous sommes tous uniques ; c’est à partir de la différence que l’on peut instruire une identité qui a du sens. Et c’est dans le respect – voire l’amour – de cette différence que l’on grandit. Nous travaillons beaucoup sur l’improvisation en mettant nos gestes à l’épreuve pour gommer
tout ce qui peut être superflu et aller à la rencontre de nos vrais visages par le biais de nos corps, avec comme ambition de porter aux yeux du public une communauté dansante, généreuse, authentique. Bien au-delà de la performance, il y a l’émotion. C’est vers elle que nous sommes tendus. Nous cherchons à la faire naître.
Quand vous choisissez une oeuvre, pensez-vous à « punir les menteurs de la vie* » ?
L’artiste a une fonction politique. Mais nous ne sommes pas là pour montrer la vérité. Nous devons permettre au public d’éclairer son opinion sous un jour nouveau, de bousculer ses préjugés. Née d’une culture protestataire et vecteur d’une forme d’action politique, la danse hip-hop a ceci de beau qu’elle transforme cette énergie protestataire en une forme d’énergie créatrice. L’injustice est ce qui m’insupporte le plus ; mes créations portent un regard sur elles pour les dénoncer sans provocation. Provoquer nous enferme, créer nous libère. Je me suis toujours demandé – et je me demande encore – ce que je serais devenu si je n’avais pas rencontré la danse hip-hop avec laquelle j’ai conquis une liberté de parole, avec laquelle j’ai pu dire, positivement, ce qu’il m’était impossible d’exprimer. Ma danse tient
sa force de ces racines-là ; The Roots est peut-être, de ce point de vue là, ma pièce la plus explicite de toutes. Aujourd’hui, je suis un homme libre.
Un désir à exprimer…
Une pensée d’Albert Camus dit parfaitement mon aspiration et mon ressenti. Elle est extraite du discours qu’il a prononcé quand il a reçu le prix Nobel de littérature. De mémoire, voici ce qu’il dit : « L’art n’est pas […] une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. […] Il me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. » J’ai le désir que les gens aient envie de lâcher leurs tablettes pour courir découvrir des oeuvres au théâtre. J’ai le désir de continuer à faire ce que je fais aujourd’hui
avec, toujours, ce même regard, pétillant d’envie. Un regard que j’ai reconnu chez Françoise Letellier quand elle a voulu faire découvrir à son public mon travail.

UN BREAK A MOZART

2017